Nous ne connaissons pas plus la date précise de naissance, vers 1156-1169, de Guillaume « le Breton armorique », que celle de sa mort, postérieure à 1226. Nous ignorons également le lieu où il naquit, – assurément en Bretagne, vraisemblablement dans le diocèse de Léon, probablement dans la paroisse de Plabennec, – de même que celui où il mourut, – sans doute à Senlis ou peut-être à Saint-Pol-de-Léon. Entretemps, le personnage a beaucoup voyagé et résidé loin de son pays natal, comme nous le verrons en nous efforçant de reconstituer sa carrière. Son œuvre de chroniqueur-poète est connue, mais, sauf le cas de quelques travaux spécifiques, au travers d’éditions et de traductions anciennes qui ne favorisent pas l’étude de ces textes.

L’attention portée à la production hagiographique bretonne de son époque, permet, sous le régime de l’hypothèse, de lui attribuer la composition de plusieurs vitae de saints régionaux et de révéler ainsi un pan ignoré de son œuvre.

samedi 6 avril 2024

Guillaume le Breton, évêque de Léon ?

 Nous efforçant de dresser le catalogue des évêques de Léon de la fin du XIe au milieu du XIIIe siècle, il nous est apparu qu’entre Jean et son successeur supposé Derrien, un intervalle d’une quinzaine d’années (1218-1233) permettait d’envisager la possibilité qu’un autre prélat ait occupé le siège épiscopal durant cette période.

« Cette possibilité doit faire l’objet d’une évaluation d’autant plus serrée que la période considérée, outre qu’elle recouvre partiellement celle du conflit entre Pierre de Dreux et l’ensemble des évêques bretons, y compris celui de Léon, mais à l’exception notable de Rainaud de Quimper[1], – voit la réalisation de  la première véritable enquête de canonisation diligentée en Bretagne par le Saint-Siège[2] : il s’agissait d’examiner si la vie et les miracles de Maurice de Carnoët (mort en 1191) justifiaient que le personnage fût porté sur les autels. Or, c’est à l’évêque de Léon, associé à l’abbé de Landévennec, que le pape, par une bulle en date du 4 décembre 1224, avait confié le soin de procéder à cette enquête, laquelle, à sa réception, parut au souverain pontife entachée de vices de forme. Honorius III chargea alors les évêques de Quimper et de Tréguier, ainsi que l’abbé de Quimperlé de procéder à de nouvelles investigations (1er septembre 1225)[3]. Il est probable que le résultat se révéla cette fois encore décevant, car la cause de Maurice n’a jamais abouti et les procès-verbaux des enquêtes à son sujet n’ont même pas été conservés ; mais le matériau recueilli dans le cadre de ces procédures a fait à deux reprises l’objet d’une exploitation hagiographique contemporaine : les textes en question ont été tardivement publiés par un néo-bénédictin, Dom François Plaine, dont l’édition laisse malheureusement beaucoup à désirer[4].

 

Existe-t-il un seul argument qui permet d’envisager que le siège de Léon a pu être occupé entre les épiscopats de Jean et de Derrien par un autre prélat ? La réponse figure dans une note tardive, peut-être des années 1460, qui rapporte que « celui qui écrivit les Gestes du roi Philippe était archidiacre de Léon, de Plabennec, ensuite évêque »[5] : le prélat en question ne serait donc rien de moins que le chapelain de Philippe Auguste, son chroniqueur et le chantre de ses exploits, Guillaume, connu à la cour royale sous le surnom ethnique, autorevendiqué, de « le Breton ». Quelle est la valeur de ces informations ? Nous pensons qu’elles ont de grandes chances d’être exactes, car les traditions dont elles se font l’écho sont exemptes de véritables enjeux :  à qui importait en effet que Guillaume fût originaire de Plabennec et que sa carrière ecclésiastique l’eût amené à occuper successivement les fonctions archidiaconale et épiscopale de Léon ? Au reste, l’appartenance de Guillaume au chapitre de Léon n’est-elle pas chose assurée et acquise dès avant 1213 et sans doute dès la fin du XIIe siècle[6] ? Dans les deux années suivant la mort de Philippe Auguste, c’est-à-dire jusqu’en 1225, Guillaume aurait peaufiné sa Philippide, long poème composé à la gloire du roi, et la plupart des auteurs ont indiqué qu’il dut mourir avant la fin de 1226, au prétexte notamment qu’il n’a pas rendu compte de la disparition précoce de Louis VIII, arrivée le 8 novembre de cette année-là[7] ; mais le véritable culte qu’il rendait au vainqueur de Bouvines n'avait peut-être pas passé au fils de ce dernier, ou, plus simplement encore, l’éventuel monument élevé à la mémoire de Louis VIII a peut-être été perdu, comme c’est le cas de la Karlotide, autre ouvrage du chroniqueur-poète[8]. On a aussi imaginé Guillaume coulant une retraite paisible en faisant des vers à Senlis, où, en tant que chanoine de la cathédrale du lieu, il jouissait là aussi d’une confortable prébende ; mais nous n’avons pas, postérieurement à 1219[9], de traces d’une éventuelle résidence senlisienne de notre personnage dans les années 1220 : on admettra donc, sous le régime de l’hypothèse, que Guillaume a pu occuper le siège épiscopal de Léon à cette époque, tout en mettant la dernière main à ses travaux littéraires, ce dont il conviendra de tirer les conséquences lorsqu’il s’agira de traiter à nouveaux frais de cet auteur et de son œuvre[10] ».



[1] Les péripéties de ce conflit, généralisé à partir de 1227 et toujours prêt à renaître durant les périodes d’apaisement, transparaissent dans de nombreux actes du Saint-Siège ; elles ont été rapportées avec beaucoup d’érudition par Barthélemy Pocquet du Haut-Jussé, Les Papes et les Ducs de Bretagne. Essai sur les rapports du Saint-Siège avec un État, Paris, 1928 ; 2e édition, Spézet, 2000, p. 67-92.

[2] Le cas antérieur de Gurloes, abbé de Quimperlé, s’était vu retoquer par le pape Urbain II (1088-1099).

[3] André Vauchez, « De la bulle Etsi frigescente à la décrétale Venerabili : l’histoire du procès de canonisation de saint Maurice de Carnoët (+1191) d’après les registres du Vatican », Caroline Bourlet et Annie Dufour (éd.), L’écrit dans la société médiévale. Divers aspects de sa pratique du XIe au XVe siècle. Textes en hommage à Lucie Fossier, Paris, 1993, p. 39-45.

[4] François (Bède) Plaine, « Duplex vita inedita S. Mauritii, abbatis Carnoetensis ordinis Cisterciensis (1114-1191) », Studien und Mittheilungen aus dem Benedicter und dem Cistercienser Orden, 7e année (1886), p. 157-164 et 375-393, respectivement BHL 5766  et BHL 5765. Il est à noter que ce dernier texte est assorti  d’un prologue métrique dont l’auteur se présente comme un compagnon du saint depuis l’époque de leur jeunesse, ce qui constitue de notre point de vue un obstacle majeur en termes de chronologie à ce que le prologue en question soit sorti de la même plume que le texte BHL 5765 proprement dit, dont l’essentiel de la matière est manifestement extrait de l’enquête de 1225. En ce qui concerne le texte BHL 5766, voir notre notule « Philippe Auguste, Guillaume, hagiographe de Maurice de Carnoët et Guillaume le Breton (version corrigée et augmentée) », Maître Guillaume chanoine de Senlis et de Léon (mars 2021), en ligne : http://www.atelierguillaumelebreton.fr/2021/03.

[5] Ms Rennes, ADIV, 1 F 1003, p. 187 : Nota quod iste qui scripsit Gesta Regis Philippi erat archidiaconus Leonensis, de Ploebannos, postea episcopus.

[6] H.-F. Delaborde, Étude sur la chronique en prose de Guillaume le Breton, Paris, 1881 (BEFAR, 22), p. 26-27.

[7] Ibidem, p. 24.

[8] Ibid., p. 23.

[9] Ibid., p. 25.

[10] A.-Y. Bourgès, Portrait du chroniqueur-poète en hagiographe : l’oeuvre inconnue de Guillaume le Breton (travail en cours).

jeudi 21 décembre 2023

Avis aux chercheurs : mise en ligne d'un manuscrit d'une importance exceptionnelle pour l'historiographie bretonne médiévale

Le fameux ms Rennes, Archives départementales d’Ille-et-Vilaine – « fameux » car ce recueil de notes de la fin du XVe siècle est au centre de plusieurs polémiques dans lesquelles s’est illustrée jadis la mauvaise foi d’Arthur de la Borderie[1] – est désormais accessible et téléchargeable en ligne ici.   

Formons le vœu que cette mise à disposition, dont il faut remercier et féliciter les archives brétilliennes, encourage les chercheurs (universitaires, indépendants, étudiants, érudits) à procéder à la transcription du contenu du manuscrit et à son étude approfondie. Voir pour le moment le travail de Mme Louise Stephens publié en ligne ici, qui constitue, nous semble-t-il, le dernier état de la question.



[1] André-Yves Bourgès, Le dossier littéraire de saint Goëznou et la controverse sur la Vita sancti Goeznovei, Morlaix, 2020, p. 66-83.

mardi 13 septembre 2022

L’œuvre de Guillaume le Breton dans la collection Guizot : une hypothèse sur l’identité du traducteur (*)

A l’instar de Proust, Guizot, pour mener à bien son projet de Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France, fut, en son temps, « à la tête d'une véritable PME de ‘’nègres-traducteurs’’ »[1], qu’il a omis de présenter au lecteur, n’offrant à ce dernier aucune possibilité de mesurer les compétences mises en œuvre ; d’où les interrogations récurrentes sur la valeur à donner à ces traductions, dont la médiocrité générale a été dénoncée très tôt : Edmond Demolins, dès 1877, parle de « traductions pour la plupart très imparfaites »[2] et, quelques années plus tard, Albert Marignan évoque sans aménité « des traductions anonymes comme celles de la collection Guizot, si mauvaises le plus souvent qu'on se demande si le traducteur comprenait les institutions et les usages du Moyen Age »[3]. Avec sa concision habituelle, Ferdinand Lot écrit en 1910 que « les traductions de la collection Guizot sont introuvables et, d’ailleurs, périmées »[4]. Ce constat s’est prolongé[5], malgré les quelques marques d’attention dont tel ou tel élément de cette gigantesque collection a pu faire l’objet, le plus souvent faute de mieux[6].

*

 La collection Guizot a également connu des critiques plus ciblées, s’agissant par exemple de la manière dont ont été traduits les ouvrages de Guillaume le Breton auxquels nous nous intéressons : ainsi, dès 1835, un honorable érudit, Philippe-Maurice Lebon, dans son Mémoire sur la bataille de Bouvines égratigne-t-il au passage le « savant philologue traduisant, ou plutôt défigurant la chronique de Le Breton »[7]. Plus virulent et plus précis, Octave Delepierre, dans l’introduction de son ouvrage consacré à la Philippide de Guillaume le Breton. Extraits concernant les guerres de Flandre, paru en 1841[8], donne les raisons qui l’ont conduit à proposer sa propre traduction des extraits en question :

La traduction française de l'ouvrage entier n'a été éditée qu'une fois, par M. Guizot. Nous avions d'abord pensé nous en servir, et même ce projet avait été exécuté pour le commencement de notre travail ; mais, soit que M. Guizot ait employé un élève pour cette traduction sans la revoir ensuite, soit par toute autre cause, il nous a paru qu'elle était si défectueuse pour le fond comme pour la forme, que nous avons dû la refondre en une foule d'endroits. Déjà les auteurs de la continuation de l'histoire littéraire de France, commencée par les Bénédictins, avaient remarqué ce défaut, qu’a signalé également M. Lebon, dans sa notice sur la bataille de Bouvines[9].

Rendant compte la même année du travail de Delepierre, Jules de Saint-Genois enfonce le clou et pose la question toujours actuelle de la traduction des sources : 

… Une traduction est, selon nous, une chose peu utile et quelquefois pernicieuse ; – peu utile : parce que le savoir consciencieux voudra toujours remonter à la source originale et ne pourra se fier qu'à cette dernière, la traduction fut-elle même de Guizot ou de Cousin ; — pernicieuse : parce que, tout en favorisant les études faciles, les connaissances à vol d'oiseau, elle fait négliger le latin, langue surtout indispensable pour les sciences historiques. A vrai dire cependant, ces réflexions à propos de la Philippide ne regardent pas entièrement M. Delepierre, qui n'a fait que donner de cette oeuvre une traduction nouvelle, plus correcte, plus fidèle, plus conforme au texte de Guillaume le Breton. Et en cela, il nous a rendu un véritable service, car la traduction de M. Guizot, confiée sans doute à quelqu'élève obscur, est fautive et infidèle en bien des points[10].

Paradoxalement, les meilleurs connaisseurs actuels du dossier paraissent parfois enclins à plus d’indulgence. C’est notamment le cas de Dominique Barthélemy, auteur d’une stimulante synthèse sur La bataille de Bouvines, sous-titrée  Histoire et légendes : ce chercheur juge en effet que la traduction de Guizot « n’est pas sans qualités » en ce qui concerne les Gesta Philippi Augusti en prose et qu’elle est même « très belle et très juste dans l’ensemble », s’agissant des vers de la Philippide[11].

*

Si tel ou tel des traducteurs employés par Guizot a pu être identifié par le monde érudit, il n’existe pas à notre connaissance d’étude d’ensemble sur cet aspect essentiel de sa Collection : il faut donc à chaque fois se livrer à des investigations spécifiques, souvent difficiles, et, faute d’un plan d’ensemble, les résultats obtenus ne font pas toujours l’objet d’une véritable exploitation ; il y aurait pourtant là matière à une belle thèse d’histoire littéraire, aux dimensions multiples (philologie, traductologie, historiographie, etc.).  

 

I

Conformément à son tempérament de fouineur, qui a valu au monde des lettres de si précieuses découvertes, c’est Joseph-Marie Quérard qui, dans une revue éphémère portant son nom, dévoila l’identité de plusieurs de ces traducteurs[12] :

M. Guizot a eu de nombreux collaborateurs qu'il n'a pas nommés pour la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France et pour ceux relatifs à l'histoire d'Angleterre.

Pour la première, Godefroy Cavaignac a traduit l'histoire de Grégoire de Tours, M. L. Dubois, Orderic Vital, et M. Guizard, un autre auteur.

M. Patin, de l'Institut, a participé à la deuxième collection[13].

Cette courte liste mérite attention et examen : elle est susceptible en effet d’ouvrir des perspectives plus larges sur le monument auquel le seul nom de Guizot est attaché en dépit de la part prise par ses différents collaborateurs[14].

*

Nous avons vu en quelle estime Daunou tenait la traduction d’Orderic Vital par Dubois[15]. Celle de Grégoire de Tours par Cavaignac ne semble pas avoir fait l’objet d’un compte rendu spécifique ; du moins n’en n’avons nous pas retrouvé la trace. Cavaignac était le frère du général de ce nom, candidat malheureux aux élections présidentielles de 1848 contre Louis Napoléon Bonaparte : ils appartenaient à une famille aux convictions républicaines très marquées, dont plusieurs membres ont fait des carrières politiques à différents échelons de responsabilités ; le traducteur des Dix livres d’histoire fut pour sa part journaliste au service de ses idées. Son instruction, sans être négligée, fut rendue difficile par les circonstances familiales, puisque son père, régicide, vivait en exil à Bruxelles : de fait, il ne semble pas que les « excellentes études » que lui attribue son biohagiographe, le baron Ambert[16], se soient poursuivies au-delà du collège[17], en l’occurrence le collège de Sainte-Barbe dont les formations se situaient en effet à un très bon niveau[18] ;  s’agissant plus particulièrement du latin, ce niveau était sans doute suffisant pour permettre à un collégien de fournir d’honnêtes versions des textes d’auteurs classiques[19]. Sans doute la démarche s’est-elle révélée plus difficile quand il s’est agi pour Cavaignac, plusieurs années après ses études, de traduire le latin un peu contourné de Grégoire de Tours. C’est pourquoi cette traduction a été revue en 1861 par le chartiste Alfred Jacobs[20] , avec l’approbation de Guizot :

Ses études géographiques et archéologiques, le soin avec lequel il [Jacobs] a revu, en la réimprimant, ma traduction, et les notes qu'il y a ajoutées donnent, à l’édition nouvelle qu'il en publie aujourd'hui, un vrai mérite scientifique, et rendent la lecture du curieux ouvrage de l'évêque de Tours plus claire et plus facile pour le public[21] .

Pour qui voudrait mesurer l’impact de cette révision du texte français, voici la traduction de la préface de Grégoire de Tours dans ses deux versions successives, d’abord celle de 1823 :

La culture des lettres et des sciences libérales dépérissant, périssant même dans les cités de la Gaule ; au milieu des bonnes et des mauvaises actions qui y étaient commises, pendant que les barbares se livraient à leur férocité et les rois à leur fureur; que l'Église était attaquée par les hérétiques et défendue par les catholiques; que la foi chrétienne, fervente dans la plupart des coeurs, était, dans quelques autres, tiède et languissante ; que les Églises étaient tour à tour enrichies par les hommes pieux et dépouillées par les infidèles, il ne s'est rencontré aucun grammairien, habile dans l'art de la dialectique, qui ait entrepris de décrire ces choses soit en prose, soit en vers. Aussi beaucoup d'hommes gémissaient disant : « Malheur à nos jours ! l'étude des lettres périt parmi nous, et on ne trouve personne qui puisse raconter dans ses écrits les faits d'à présent ». Voyant cela, j'ai jugé à propos de conserver, bien qu'en un langage inculte, la mémoire des choses passées, afin qu'elles arrivent à la connaissance des hommes à venir. Je n'ai pu taire ni les querelles des méchans ni la vie des gens de bien. J'ai été surtout excité par ce que j'ai souvent entendu dire à mes contemporains, que peu d'hommes comprennent un rhéteur philosophe, tandis que la parole d'un homme simple et sans art se fait entendre d'un grand nombre. Il m'a plu aussi de commencer ce livre par le calcul des années qui se sont écoulées depuis l'origine du monde ; c'est pourquoi j'ai ajouté les chapitres suivans[22].

Puis celle de 1861 :

La culture des lettres dépérit, ou plutôt disparait dans les villes de la Gaule : au milieu des bonnes et des mauvaises actions, pendant que se déchainaient la férocité des nations et la fureur des rois, que l'Église était attaquée par les hérétiques et défendue par les fidèles, que la foi chrétienne, fervente dans beaucoup de coeurs, languissait dans quelques autres, que les Églises étaient dotées par les hommes pieux et dépouillées par les impies, il ne s'est rencontré aucun grammairien, habile dans la dialectique, qui entreprit de retracer ces événements soit en prose, soit en vers. Aussi beaucoup d'hommes gémissaient disant : « Malheur à notre temps ! parce que l'étude des lettres périt parmi nous, et que nul ne saurait plus consigner en des écrits les faits d'à présent ». Ces plaintes et d'autres semblables m'ont engagé à conserver pour les hommes à venir la mémoire des faits passés, et, bien que mon langage fût inculte, je n'ai pu taire ni les entreprises des méchants ni la vie des gens de bien. Ce qui m'a surtout confirmé dans mon dessein, c'est que j'ai souvent ouï dire autour de moi que les discours philosophiques des rhéteurs sont moins faciles à comprendre que la langue rustique. J'ai cru aussi qu'il serait utile pour la chronologie de faire remonter au commencement du monde mes premiers livres, dont j'ai inscrit ci-dessous les chapitres[23].

La comparaison avec le texte latin[24] donne un avantage immédiat à la traduction de Jacobs, dont le style est plus coulant, mais qui, parfois, s’éloigne de l’hypotexte latin, cherchant sans doute à éviter le piège d’une transposition un peu trop littérale dans lequel était tombé à l’occasion le premier traducteur. Il convient cependant de ne pas être trop sévère à l’égard de celui-ci, car Grégoire de Tours a reconnu en plusieurs occasions la « rusticité » de son style, notamment dans le texte que nous venons de citer, mais plus encore dans la préface de son ouvrage De la gloire des confesseurs : le moyen dès lors, dans une traduction, d’être fidèle à cette prose si particulière, sinon en simulant ses aspérités ?  Au reste, il n’est pas de traduction qui ne puisse être dépassée par une autre : celle de Jacobs était entrée en concurrence en son temps avec celle donnée par Henri Bordier (1859-1862) ; toutes deux ont été périmées un siècle plus tard par celle de Robert Latouche (1963-1965), qui reste aujourd’hui encore la référence, dans l’attente d’une traduction qui serait renouvelée par le recours à une langue moins académique.

*

Sainte-Beuve nous apprend que Guizot avait confié la traduction de la Chronique de Flodoard à Paul-François Dubois[25], à ne pas confondre, comme nous l’avons dit, avec Louis-François Dubois[26].  Ce dernier, plus âgé que son homonyme de vingt ans, était un érudit de tempérament, formé aux études historiques et philologiques, qui fut bibliothécaire et s’occupa de bibliographie ; tandis que Paul-François, doté lui-aussi d’une solide formation classique, comme c’était le cas de tous ceux qui avaient fait des études supérieures à cette époque, helléniste et latiniste, professeur de lycée, puis à l’Université avant d’être destitué de son poste en 1821, était avant tout un militant et un homme politique, doublé, à l’instar de Cavaignac, d’un journaliste d’opinion. Pour pouvoir s’exprimer, il fonde en 1824, avec Pierre Leroux, le journal Le Globe, porteur des idées libérales en matière de politique, dont il deviendra l’un des principaux rédacteurs ; mais, avant de prétendre pouvoir vivre de sa nouvelle situation,  

Dubois cherche à subsister par ses propres moyens. Victor Cousin lui a procuré un travail de traduction : il s'agit d'un dialogue de Platon : « au sujet de la Royauté » mais « cette sophistique bizarre, mêlée de mysticisme fabuleux » rebute l'helléniste qui renonce « bientôt à un travail si peu fait pour son esprit… ». Guizot, de son côté, l'engage à traduire la Chronique de Reims du chanoine Flodoard pour la Collection des historiens de la France dont il assume la direction C'est un travail ingrat auquel Dubois consacre des veilles laborieuses et qu'il réussit à mener jusqu'à son terme à la satisfaction de Guizot [27].

Là encore, à l’instar de celle de Cavaignac, la contribution de Dubois, qui s’est étendue à l’Histoire de l’Église de Reims[28], ne semble guère avoir été particulièrement distinguée, malgré ses incontestables qualités littéraires : dès 1854, paraissait une nouvelle traduction dont l’auteur porte un jugement en demi-teinte sur celle de son prédécesseur qui, « satisfaisante à certains égards, laissait à désirer quelquefois pour le sens et surtout pour l’exactitude historique et géographique » [29].  

*

Le nom de Guizard, cité par Quérard, mais sans renvoyer précisément à la traduction de tel ou tel texte, est là encore celui d’un politique, d’un journaliste, rédacteur au journal Le Globe, et donc d’un libéral ; mais également d’un homme d’ordre et de pouvoir, attaché à son Aveyron natal dont, après 1830, il sera tour à tour, dans un curieux chassé-croisé, le préfet et le député. Enfin, on connait ses travaux de traducteur de l’œuvre théâtrale de Goethe en association avec Charles de Rémusat ; en revanche on ignore tout de sa collaboration à la Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France.

 

II

Nous avons pu remarquer que, sur les quatre traducteurs identifiés/cités par Quérard, trois offraient un profil présentant plusieurs points communs : leur âge, – celui de la génération désenchantée de Vigny, – leurs convictions libérales – et la situation instable, notamment au point de vue financier, que ces convictions les ont amenés à traverser pendant une période plus ou moins longue de leur existence, – leur métier de journaliste politique enfin. Si la taille de l’échantillon ne permet pas de conclure sur le pourcentage des « nègres-traducteurs » de Guizot offrant un profil similaire ou proche, nous pouvons cependant conjecturer que leur participation dans cette entreprise n’était pas limitée à ces seuls trois collaborateurs ; avec moins de certitude encore, mais sans pour autant verser dans l’hypothèse gratuite, nous envisagerons en conséquence que le traducteur des ouvrages de Guillaume le Breton ait pu offrir ce type de profil, sous réserve bien sûr de trouver dans son travail quelqu’indice à ce sujet.

*

L’argument que nous avons apportons au soutien de la première de ces deux hypothèses nous semble assez frappant : parmi ces publicistes de talent, dotés de fortes convictions libérales et issus de la génération qui avait grandi au son du canon des guerres napoléoniennes, il faut évidemment compter Armand Carrel, « sous-lieutenant et journaliste », comme l’a désigné Emile Littré, son premier biographe[30] ;  Carrel, dont la vie fut avant tout celle d’un journaliste, notamment au Globe, mais surtout au National, et la mort, celle d’un sous-lieutenant, tué en effet dans un duel, mais pour défendre des idées, pas pour une femme. A la suite de sa démission de l’armée et de son passage dans une légion étrangère qui se battait en Espagne contre les troupes françaises, Carrel avait été par deux fois condamné à mort par un tribunal militaire, avant d’être finalement acquitté. A l’instar de Dubois après sa destitution de l’Université, Carrel, à sa sortie de la prison où il avait été enfermé durant ses péripéties judiciaires, s’était retrouvé dans une situation très précaire. Il était alors entré au service d’Augustin Thierry en qualité de secrétaire : le rôle éventuel qu’il aurait pu jouer dans l’élaboration de l’œuvre du grand historien, frappé de cécité, reste assez difficile à déterminer comme en témoigne la polémique entre ce dernier et Désiré Nisard, le biohagiographe de Carrel[31] ; mais c’est l’indication fortuite qui figure dans les Mémoires d’un bourgeois de Paris de Louis Véron[32]  qui vient confirmer notre intuition :

Carrel fit aussi la connaissance de M. Guizot, qui publiait alors la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France. Carrel écrivit la traduction de plusieurs de ces mémoires que M. Guizot revoyait et qu'il complétait par des notes et par des notices[33].

On ne connait pas les ouvrages dont il s’agit.  « Les études littéraires de Carrel avaient été fort négligées », reconnaît Nisard[34] ; mais, si ses années de collège ne lui avaient peut-être pas permis d’atteindre le niveau qui était celui de Cavaignac ou de Guizard, moins encore bien sûr celui de Dubois, la préparation de son entrée à Saint-Cyr et son année d’emprisonnement lui avaient fourni les circonstances et le temps de compléter et d’approfondir ses connaissances. Là encore, on peut donc être assuré qu’il maitrisait suffisamment bien le latin pour exécuter les traductions demandées ; mais sans doute celles-ci se seraient-elles mieux senties du travail d’un véritable historien.

En tout cas, il est clair que Guizot avait su recruter nombre des collaborateurs de sa Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France dans un vivier de personnalités de grande envergure intellectuelle, aux idées libérales, mais en situation d’avoir à se contenter de travaux alimentaires auxquels le Maître se contentait d’apporter sa touche finale : cette situation mérite bien d’être désignée comme  « une véritable PME de ‘’nègres-traducteurs’’ », selon la formule que nous avons reprise à Martine Boyer-Weinmann[35], et correspond à l’exploitation systématique d’une main-d’œuvre plus ou moins qualifiée pour la tâche concernée, le tout au détriment final du produit destiné à l’utilisateur de ces traductions ; le dommage se trouve aggravé par le fait que le recours actuel à ces traductions, – plus ou moins belles, mais également plus ou moins infidèles, pour plagier quelque peu le titre de l’ouvrage de Georges Mounin, – reste encore très fréquent de nos jours, faute le plus souvent de traductions plus récentes, ou plus accessibles. Constat qui est de nature à nourrir le débat sur le retour aux sources, dans lequel nous nous sommes déjà impliqué à plusieurs reprises par le passé[36].

*

S’agissant de notre seconde hypothèse, la confirmation ne saurait être aussi nette, puisqu’elle repose sur le présupposé que, comme on peut le vérifier dans les différents cas de Cavaignac, Dubois et Guizard, mentionnés par Quérard, le traducteur des ouvrages de Guillaume le Breton pourrait avoir été bien connu de Guizot pour ses opinions libérales et son talent de publiciste : évidemment, les traductions de l’œuvre en question pourraient tout aussi bien avoir été effectuées par un auteur dont le profil serait différent ; mais l’exemple de Carrel, qui ne figurait pas dans la liste de Quérard, est venu renforcer notre intuition initiale et conséquemment nous a encouragé à poursuivre dans le sens de nos premières investigations. Ainsi nous a-t-il été possible de repérer rapidement celui qui pourrait être le personnage recherché : il s’agit de Charles Magnin[37], né en 1793, comme Dubois, élève au collège Sainte-Barbe, comme Cavaignac après lui, bibliothécaire de profession et historien du théâtre, qui entra comme chroniqueur littéraire et dramatique au Globe en 1824, l’année même de sa fondation par Dubois. En 1831, le journal dont il était devenu entretemps actionnaire et où il avait croisé Cavaignac et Guizard ayant cessé de paraître, Magnin passa au National, dont Carrel, l’un des fondateurs, assurait alors la direction :

M. Magnin resta au National jusque vers la fin de 1832. Après les journées de juin, comme la justice recherchait Armand Carrel, contre lequel il y avait mandat d'amener, il vint à la rédaction du journal prendre sa place. Il donna encore au National quelques articles littéraires ; mais ces tristes journées le dégoûtèrent sans doute de la politique militante à laquelle il était près de se laisser aller, et d'autres soins l'allaient rattacher plus étroitement à ses premières études. Le 14 novembre 1832, il fut nommé conservateur des imprimés de la Bibliothèque royale. Un biographe insinue que ce fut pour le gouvernement un moyen de le ramener à lui ; c'est faire injure à M. Magnin et au gouvernement. M. Magnin était employé à la Bibliothèque depuis vingt ans. En lui donnant cet avancement, M. Guizot ne faisait que justice, et M. Magnin n'avait à faire et ne faisait le sacrifice d'aucune de ses amitiés, d'aucune de ses convictions. J'en ai pour preuve l'hommage public qu'il rendait plus tard à Armand Carrel dans un article sur Augustin Thierry, en 1841[38].

Désormais la carrière de Magnin s’orienta assez nettement vers les publications d’histoire littéraire, de plus en plus marquées au coin de l’érudition :

 Il avait écrit dans la Revue des Deux Mondes presque dès son origine, en 1831, et surtout depuis que lui-même avait cessé de collaborer au National en 1832. Il fut élu auteur au Journal des Savants en 1840. De 1832 à 1840, il est donc tout entier à la Revue des Deux Mondes ; de 1840 à 1852, il se partage entre les deux recueils ; de 1853 à 1862, il se réserve uniquement au Journal des Savants[39].

En outre, Magnin devait mettre en œuvre ses incontestables compétences philologiques, s’agissant du latin médiéval, à l’occasion de son édition de 1845, avec traduction en français, du « Théâtre de Hrotsvitha, religieuse du monastère de Gandersheim, en Saxe, qui, dans la seconde moitié du Xe siècle, composa, outre diverses pièces de vers, six comédies en prose latine » [40]. Si l’enthousiasme de l’éditeur lui inspira des hypothèses par trop hardies, que la critique actuelle de ce texte ne retient plus, les principaux défauts de son travail sont surtout d’avoir vieilli, offrant au lecteur une « traduction surannée » et, bien sûr, de ne pas avoir pu utiliser les manuscrits découverts depuis son époque[41].

Nous avons vu que Magnin s’honorait de l’amitié de Carrel et qu’il comptait dans ses relations Cavaignac, Dubois et Guizard ; il jouissait également de la considération de Guizot et ses convictions libérales étaient connues. Enfin, dans les débuts de sa carrière professionnelle, son statut de simple employé de la bibliothèque (nationale) ne lui assurait qu’un médiocre traitement, tout en lui laissant assez de temps libre pour se livrer à des travaux alimentaires en rapport avec ses compétences ; mais existe-t-il une seule raison de lui attribuer la paternité de la traduction des ouvrages de Guillaume le Breton ? La réponse, positive, ressort d’un de ses premiers articles de critique littéraire paru dans Le Globe le 4 février 1826[42] : il s’agissait pour le jeune Magnin de rendre compte du poème héroïque en douze chants sur Philippe Auguste que François-Auguste Parseval-Grandmaison, son aîné de plus de trente ans, avait achevé à la fin de l’année précédente, après un quart de siècle de labeur. Cette épopée de quelques 10000 vers, Magnin avait décidé d’en montrer tout autant la faiblesse du fond que l’inactualité de la forme au travers d’une comparaison avec la Philippide de Guillaume le Breton ; comparaison qui témoignait d’une solide connaissance de cette dernière œuvre, dont notre critique faisait un éloge paradoxal[43].

Magnin s’attachait d’abord à rassurer les thuriféraires de Parseval-Grandmaison :

Les admirateurs de M. Parseval auront, sans doute, été scandalisés tout-à-l'heure de nous entendre comparer la Philippide de Guillaume le Breton au poème de Philippe Auguste. Nous convenons, avec eux, qu'il y a dans le dernier ouvrage une supériorité de talent incontestable ; c'est une copie beaucoup mieux exécutée et par une main incomparablement plus habile.

Et de souligner que, « malgré toutes ses prétentions classiques, le bon historiographe du roi Philippe ne pouvait pas suivre les traces de Virgile d'aussi près qu'un académicien de nos jours » ; mais justement, « au milieu de tous ses emprunts, il lui reste quelque chose de lui-même, et c'est par cet endroit qu'il attache ».

En fait, insistait Magnin,

La Philippide n'est qu'une chronique en vers : là, nul système de merveilleux ; seulement une grande attention à relater tous les prodiges, si communs alors. Point de grand récit rétrograde ; les événements se succèdent dans le même ordre que dans l'histoire. A la vérité, Guillaume le Breton imite des poètes anciens les caractères, les harangues, les fleurs d'élocution ; mais le lourd appareil que nous appelons machine épique, il n'a pas songé à le leur emprunter.

Le critique achevait sa comparaison en indiquant comment, de son point de vue, se manifeste le véritable talent de Guillaume le Breton, cet « art de reproduire le vrai » :

Ses descriptions sont longues ; mais elles font avancer l'action, et ne sont pas de simples hors-d'oeuvre descriptifs. Il est heureusement assez grossier pour écrire une foule de scènes de la vie commune. Il ne craint pas de nommer les Juifs et les Côteraux, qui jouent, dans Rigord et dans les autres historiens du temps, un si grand et si triste rôle. Les moeurs des peuples, la situation des lieux, l'aspect des châteaux, les habitudes des grands vassaux et de leurs hommes d'armes, sont représentés par Guillaume le Breton avec une naïveté presque homérique. C'est justement, qu'on nous permette de le dire, cet art de reproduire le vrai qu'il faut prendre d'Homère, en lui laissant ses formules que trois mille ans d'imitation ont vieillies. Quelles scènes de guerre que celles du siège et de la détresse des habitants de Château-Gaillard, scènes dont nous ne trouvons aucune trace dans le nouveau poème ! Qu'on nous le pardonne ! La bataille de Bovines, décrite par le vieux chroniqueur, nous paraît bien plus claire, bien plus vraie, bien plus animée, que celle que nous a faite M. Parseval. La Philippide, d'accord avec l'histoire, nous montre, après la bataille, le comte de Boulogne enchaîné à une colonne mobile, et enfermé dans la tour de fer de Péronne, dénoûment de poème fort nouveau et qui caractérise à merveille un siècle demi-barbare. Qu'a fait M. Parseval ? Il suppose le prince félon, tué dans la bataille de la main du roi ; et son motif, il nous l'apprend dans une note : « Le comte de Boulogne ayant été, pendant tout le cours du poème, l'ennemi le plus déclaré de Philippe, il convenait qu'il fut tué de la main du roi, comme Turnus par Énée. » Voilà une convenance admirable !

La traduction de la Philippide parue en 1825 dans la Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France est précédée d’une « Notice sur Guillaume le Breton », signée « F. G. » [44], laquelle comprend deux parties. Dans la première[45], on retrouve le même esprit, le même style, parfois les mêmes mots que ceux qui figurent dans l’article du Globe : ainsi le poème de Guillaume le Breton est-il désigné comme « une chronique en vers », animé « de toutes les circonstances, de tous les détails propres à produire sur l'esprit des lecteurs une impression semblable à celle qu'ont dû recevoir les témoins de l'action même », un véritable effet de vrai, au-delà même de l’effet de réel. D’un strict point de vue de chronologie, il faut donc envisager la possibilité que Magnin, dans son article du Globe, ait emprunté son point de vue à Guizot ; mais cette hypothèse présente une grande difficulté :  le matériau qui forme la seconde partie de la notice[46] a, quant à lui, été extrait de la Biographie universelle[47], dont il copie plusieurs erreurs, l’une étant absolument impossible à commettre par le traducteur[48]. Guizot ne saurait en conséquence avoir traduit la Philippide : du coup, l’hypothèse Magnin demeure la plus probable, et ce sont les arguments de critique littéraire communiquées par cet auteur, en même temps que sa traduction, à Guizot, qui auront fourni à ce dernier ce que sa notice a de plus original.

 

André-Yves Bourgès



(*) Nous avons conservé l’orthographe des textes du XIXe siècle dont nous citons des extraits.  

[1] Martine Boyer-Weinmann, « Outre-Manche et outre-langue : Fonctions de la citation (à peu près) anglaise dans À la Recherche du temps perdu », Danielle Perrot-Corpet et Christine Queffélec (éd.), Citer la langue de l'autre : mots étrangers dans le roman, de Proust à W.G. Sebald, Lyon, 2007, p. 21. L’expression « nègres-traducteurs » se lit sous la plume de Georges Batault, Mercure de France, t. 205 (1928), n°721, p. 194, avec le commentaire suivant : « la plupart ne connaissent qu'assez vaguement à la fois la langue de l'original et la langue française. On peut par là présumer du résultat obtenu ».

[2] Edmond Demolins, Compte rendu de Les Sources de l’histoire de France par Alfred Franklin, Paris, 1877, Polybiblion. Revue bibliographique universelle. Partie littéraire, 2e série, t. 6 (1877), p. 536.

[3] Albert Marignan, Compte-rendu de Geschichtschreiber der Deutschen Vorzeit, Leipsig, 1888-90, Le Moyen Âge, 3e année (1890), p. 106.

[4] Ferdinand Lot, Compte rendu de The Anglo-Saxon chronicle, newly translated by E. E. C. Gomme, London, 1909, Bibliothèque de l'École des chartes, t. 71 (1910), p. 374.

[5] Raoul Charles van Caenegem et François Louis Ganshof, Introduction aux sources de l'histoire médiévale. Typologie. Histoire de l 'érudition médiévale. Grandes collections. Sciences auxiliaires. Bibliographie., Turnhout, 1997, p. 296, n. 49 : « A titre d'information, on peut mentionner une série de traductions de sources françaises, très imparfaite, par F. GUIZOT, Collection de mémoires relatifs à l'histoire de France, 30 vol., Paris 1823-1835 ».

[6] Pierre Daunou, rendant compte dans le Journal des Savants (mars 1828) de la traduction de l’Histoire de Normandie d’Orderic Vital, écrit (p. 151-152) que « les publications qu’il [Guizot] a publiées sont en général très fidèles ; plusieurs ont été rédigées avec soin, et sont accompagnées de notices et d'observations instructives. Mais dans cette série de vingt-neuf volumes, les quatre d'Orderic nous paroissent les plus importans, soit par l'étendue de l'ouvrage, soit surtout par les recherches et l'exactitude que le traducteur, M. Louis Dubois, s'est prescrites ». Un siècle plus tard, Georges Tessier, dans son compte rendu de Abbon, Le siège de Paris par les Normands, poème du IXe siècle édité et traduit par Henri Waquet, Paris, 1942, Revue d'histoire de l'Église de France, t. 30 (1944), n°117, souligne, à propos de cette nouvelle traduction combien « M. Waquet est indulgent pour celle qui fut insérée en 1824 dans la Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France et dont l’exactitude laisse pourtant fort à désirer ». De même François Chatillon, « Ce que peut encore nous apprendre Guillaume de Poitiers, premier biographe du Conquérant », Revue du Moyen Âge latin, t. 21 (1965), p. 188, écrit-il : « nous avons tous à notre disposition la collection Guizot qui fut très largement répandue. Elle nous offre au tome XXIX (le dernier), paru en 1826, une libre vulgarisation des Gesta Guillelmi, fautive en bien des points mais toujours utile et même intéressante, comme le sont si souvent les vieux livres inconsidérément mis au rebut ».

[7] Philippe-Maurice Lebon, Mémoire sur la bataille de Bouvines, Paris-Lille, 1835, p. 3.

[8]Octave Delepierre, Philippide de Guillaume Le Breton.  Extraits concernant les guerres de Flandre. Texte latin et français, avec une introduction et des notes, Bruges,1841.

[9] Ibidem, p. vii-viii.

[10] Jules de Saint-Genois, Messager des sciences historiques de Belgique, année 1841, p. 107.

[11] Dominique Barthélemy, La Bataille de Bouvines. Histoire et légendes, Paris, 2018, https://books.google.com/books?id=0xZQDwAAQBAJ&pg=PT532 (consulté le 13 septembre 2022). Cependant, cet auteur a lui-même signalé plusieurs faux-sens ou contre-sens et procédé à leur rectification.

[12] Le Quérard, par l'auteur de la France littéraire, 2e année, Paris, 1856, p. 623.

[13] Les personnages concernés sont respectivement Jacques-Louis-Éléonore-Godefroy dit Godefroy Cavaignac (Paris, 1800-1845), Louis-François Dubois (Lisieux, 1773-Le Mesnil-Durand, Calvados, 1855) et, sans doute, Marie-Louis-Anicet Blanc de Guizard (Villecomtal, Aveyron, 1797-Rodez, 1879). Quant au collaborateur de la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de la révolution d'Angleterre, il faut reconnaître en lui Henri-Joseph-Guillaume Patin (Paris, 1793-1876). Par ailleurs, il convient de ne pas confondre Louis-François Dubois avec son homonyme et cadet, Paul-François (Rennes 1793-Paris 1874), dont le rôle joué dans la Collection Guizot est avéré (voir note suivante).

[14] Etienne Vacherot, « Notice sur Paul-François Dubois », Fragments littéraires de M. P.-F. Dubois, t. 1, Paris, 1879, p. xiv, écrit à propos de la traduction de l’œuvre de Flodoard : « Le travail était tout entier de la main de Dubois. Un autre mit son nom, le nom de l'homme illustre qui avait déjà acquis une grande et juste célébrité, et qui n'eût certes rien perdu, si un calcul de libraire le lui eût permis, à laisser aux modestes ouvriers de cette laborieuse tâche, la première occasion d'inscrire leur nom dans une oeuvre commune dont il n'était que le directeur ».

[15] Voir supra n. 6.

[16] Joachim Ambert, Portraits républicains. Armand Carrel, Godefroy Cavaignac, Armand Marrast, le colonel Charras, Paris, 1870, p. 87.

[17] C’est-à-dire jusqu’à la classe de terminale, puisqu’on voit Cavaignac terminer ses études en 1817. Sur la nature et l’organisation du collège à cette époque et ses évolutions postérieures, voir le résumé commode procuré par Laurence Fritsch, « Une histoire des collèges, du XIXe siècle à nos jours », Les Clionautes (22 octobre 2007), https://www.clionautes.org/une-histoire-des-colleges-du-xixe-siecle-a-nos-jours.html (consulté le 13 septembre 2022).

[18] La réputation dont cet établissement bénéficiait à l’époque était liée tout autant à sa localisation prestigieuse et à sa grande ancienneté, qu’à la qualité de ses maîtres et de ses directeurs, en particulier Victor de Lanneau, ainsi qu’au rôle joué depuis 1820 par l’association de ses anciens élèves, désignés familièrement les « barbistes ». Jules Quicherat a donné en 3 volumes une Histoire de Sainte-Barbe, collège, communauté, institution, Paris, 1860-1864.

[19] L. Fritsch, « Une histoire des collèges… » : « Le latin est enseigné dès la 8ème et l’on peut entrer au collège dès 6 ans… en tant qu’interne éventuellement. Les cours sont très différents de la pédagogie actuelle : on fait un devoir par jour (version grecque, latine, thème latin, vers latins, discours latin) que le professeur corrige et qui est préparé en étude ».

[20] Histoire des Francs. Grégoire de Tours et Frédégaire. Traduction de M. Guizot. Nouvelle édition, entièrement revue et augmentée de la Géographie de Grégoire de Tours et de Frédégaire, par Alfred Jacobs, 2 volumes, Paris, 1861.

[21] Idem, t. 1, « Avertissement » (non paginé). On aura noté à nouveau l’appropriation par Guizot de la traduction qui appartenait pourtant à Cavaignac, du moins si l’on suit Quérard.

[22] Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France, par M. Guizot, « Mémoires de Grégoire de Tours », t. 1, Paris, 1823, p. xxiii-xxiv.

[23] Histoire des Francs…, t. 1, p. xv-xvi.

[24]Decem libri historiarum, Praefatio : Decedente atque immo potius pereunte ab urbibus Gallicanis liberalium cultura litterarum, cum nonnullae res gererentur uel rectae uel inprobae, ac feretas gentium desaeuiret, regum furor acueretur, eclesiae inpugnarentur ab hereticis, a catholicis tegerentur, ferueret Christi fides in plurimis, tepisceret in nonnullis, ipsae quoque eclesiae uel ditarentur a deuotis uel nudarentur a perfides, nec repperire possit quisquam peritus dialectica in arte grammaticus, qui haec aut stilo prosaico aut metrico depingeret uersu: ingemescebant saepius plerique, dicentes: «Vae diebus nostris, quia periit studium litterarum a nobis, nec reperitur rethor in populis, qui gesta praesentia promulgare possit in paginis». Ista etenim atque et his similia iugiter intuens dici, pro commemoratione praeteritorum, ut notitiam adtingerint uenientum, etsi incultu effatu, nequiui tamen obtegere uel certamena flagitiosorum uel uitam recte uiuentium; et praesertim his inlicitus stimulis, quod a nostris fari plerumque miratus sum, quia: «Philosophantem rethorem intellegunt pauci, loquentem rusticum multi». Libuit etiam animo, ut pro suppotatione annorum ab ipso mundi principio libri primi poniretur initium, cuius capitula deursum subieci.

[25] Charles Sainte-Beuve, « Philosophes, poètes et romanciers modernes de la France. – VIII. M. Jouffroy », Revue des Deux-Mondes, 2e série, t. 4 (1833), p. 524.

[26] Voir supra n. 13.

[27] Paul Grebod, Paul-François Dubois, universitaire, journaliste et homme politique, 1793-1874, Paris, 1967, p. 44.

[28] E. Vacherot, « Notice … », p. xiii : « Jean-Jacques avait copié de la musique pour vivre. Dubois fut plus heureux pendant les deux plus difficiles années de sa vie privée. Guizot publiait les chroniques de l'histoire de France. Il lui offrit de coopérer à ses travaux, et Dubois traduisit l'Histoire de l'église de Reims, par Frodoard, chanoine de cette église et chroniqueur du Xe siècle. Ce volume, le plus considérable de la collection, comprend plus de six cents pages ».

[29] Pierre-Jacques-François Lejeune (éd. et trad.), Flodoardi Historia Remensis Ecclesiae. Histoire de l’Église de Reims par Flodoard, t. 1, Reims, 1854, p. viii. Ce  dernier travail a fait l’objet d’une réimpression en 1981, qui a reçu, en ce qui concerne la traduction française, un accueil très positif de la critique : voir le compte rendu par Andries Welkenhuysen dans la revue Recherches de théologie ancienne et médiévale, vol.  52 (janvier-décembre 1985), p. 240.

[30] Antoine Compagnon, « Armand Carrel, sous-lieutenant et journaliste », Leçon donnée au Collège de France, https://www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon/course-2018-01-30-16h30.htm (consulté le 13 septembre 2022).

[31] Cette polémique fait l’objet d’un développement dédié sur le site consacré aux archives d’Augustin Thierry, https://archat.irht.cnrs.fr/laffaire-carrel/ (consulté le 13 septembre 2022).

[32] Louis Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, t. 2, Paris, 1856.

[33] Ibidem, p. 219.

[34] Désiré Nisard, « Historiens et publicistes de la France moderne. – I. Armand Carrel », Revue des Deux-Mondes, 4e série, t. 12 (1837), p. 34.

[35] Voir supra n. 1.

[36] Voir par exemple notre notule intitulée « Critique des sources. A propos d'un passage de l'Historia calamitatum d'Abélard », Variétés historiques (6 février 2015), http://www.varietes-historiques.com/2015/02/critique-des-sources-propos-dun-passage.html (consulté le 13 septembre 2022).

[37]Notice bio-bibliographique détaillée sur Charles Magnin consultable à l’adresse https://www.textesrares.com/pages/histoire/Magnin-Charles-1793-1862-bibliothecaire-membre-de-lAcademie-des-Inscriptions-et-Belles-Lettres.html (consulté le 13 septembre 2022).

[38] Henri Wallon, « Notice sur la vie et les travaux de M. Charles Magnin, membre ordinaire de l'Académie », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 18ᵉ année (1874), n° 4, p. 382.

[39] Ibidem, p. 396.

[40] Ibid., p. 394.

[41] Laurence Moulinier, Compte rendu de Monique Goullet (éd. trad. comment.), Hrotsvita, Théâtre, Paris, 1990, Cahiers de civilisation médiévale, n° 171 (Juillet-septembre 2000), p. 304-305.

[42] Cet article a été recueilli par Magnin dans ses Causeries et méditations historiques et littéraires, t. 1, Paris, 1843.

[43] Ibidem, p. 186-188.

[44] Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France, par M. Guizot, « La Philippide, poème par Guillaume le Breton », Paris, 1825, p. vii-xii.

[45] Ibidem, p. vii-ix.

[46] Ibid., p. x-xii.

[47] Gigantesque entreprise éditoriale dirigée par Louis-Gabriel Michaud, dont le premier tome a paru en 1811 et qui a longtemps rendu avec les mêmes limites les mêmes services que Wikipedia.

[48] Si l’auteur de la notice était le même que le traducteur de la Philippide, il lui aurait été en effet impossible d’écrire que Guillaume le Breton avait été envoyé à l’âge de douze ans à Nantes, au lieu de Mantes, indication erronée, empruntée à la Biographie universelle et largement répétée depuis.