Nous ne connaissons pas plus la date précise de naissance, vers 1156-1169, de Guillaume « le Breton armorique », que celle de sa mort, postérieure à 1226. Nous ignorons également le lieu où il naquit, – assurément en Bretagne, vraisemblablement dans le diocèse de Léon, probablement dans la paroisse de Plabennec, – de même que celui où il mourut, – sans doute à Senlis ou peut-être à Saint-Pol-de-Léon. Entretemps, le personnage a beaucoup voyagé et résidé loin de son pays natal, comme nous le verrons en nous efforçant de reconstituer sa carrière. Son œuvre de chroniqueur-poète est connue, mais, sauf le cas de quelques travaux spécifiques, au travers d’éditions et de traductions anciennes qui ne favorisent pas l’étude de ces textes.

L’attention portée à la production hagiographique bretonne de son époque, permet, sous le régime de l’hypothèse, de lui attribuer la composition de plusieurs vitae de saints régionaux et de révéler ainsi un pan ignoré de son œuvre.

samedi 13 mars 2021

Philippe Auguste, Guillaume, hagiographe de Maurice de Carnoët, et Guillaume le Breton

Au XVIIe siècle, les moines de Carnoët attribuaient à l’abbé Guillaume, vers le premier quart du XIVe siècle, la composition de la vita du fondateur de leur abbaye [BHL 5766][1]. A la suite des bollandistes[2] et de l’éditeur de ce texte[3], les auteurs modernes ont repris sans la discuter la datation traditionnelle[4] ; pour un autre critique, l’ouvrage est peut-être même postérieur à la réunion de la Bretagne au royaume de France[5]. En tout état de cause, la plupart le considère avec circonspection, en dépit de son incontestable intérêt. Pour notre part, il nous semble possible de placer la rédaction de ce texte peu après 1225, tout en conservant son attribution à un hagiographe nommé Guillaume, dont le nom a sans doute été lu sur le manuscrit conservé à Carnoët au XVIIe siècle.

Le fait que l’hagiographe dise des Bretons qu’ils « vocifèrent » quand ils parlent[6] signifie-t-il qu’il n’était pas Breton, ou bien qu’il s’est plu à souligner, sur le mode de l’autodérision, un trait attribué à ses compatriotes ? En tout cas, il connaît bien la Bretagne et l’histoire de ses princes : il souligne, par exemple, que Conan IV fut le « premier » d’entre eux à être à la fois « duc de Bretagne et comte de Richemont »[7], souci du détail qui montre chez cet écrivain une disposition d’esprit particulière, commune aux historiens et aux juristes.

Par ailleurs, il mentionne à deux reprises le nom de Philippe Auguste : dès les premières lignes (et pour tout dire assez hors de propos)[8] ; puis à la fin du texte, cette fois avec quelque raison, car la douzième année du règne du monarque sert de repère chronologique à la mort du saint. Cependant, il s’agit là d’une précision superfétatoire qui accentue l’impression que l’auteur de la vita prend prétexte d’une série de synchronismes pour rendre un hommage appuyé à Philippe Auguste :

« [Le bienheureux Maurice] rejoignit le Seigneur le 3e des calendes d’octobre, l’an de l’Incarnation du seigneur mille cent quatre-vingt-onze, alors que régnait le très chrétien roi des Francs Philippe le Magnanime, fils de Louis le Pieux, âgé de vingt-six ans, dans la douzième année de son règne, cœur vaillant assiégeant pour la défense de la Croix la cité d’Acre[9] ».

Cet hommage se situe d’ailleurs à la limite de la contre-vérité, car le 3 août 1191, aussitôt après la reddition d’Acre le 12 juillet, Philippe Auguste s’était embarqué à Tyr à destination de la France, ce dont il fut fort blâmé dans l’armée des croisés. « Les premiers biographes de Philippe Auguste, Rigord et Guillaume le Breton, firent de leur mieux pour défendre leur seigneur et expliquer son départ » ; mais un demi-siècle plus tard leurs raisons n’avaient toujours pas convaincu le brave Joinville[10].

Outre la titulature « roi des Francs » (Rex Francorum)[11] et la qualification « très chrétien » (christianissimus), que l’on trouve également sous la plume de Rigord, Philippe Auguste est ici décoré par l’hagiographe de Maurice de l’épithète « Magnanime » (Magnanimus), tandis que le roi Louis VII, son père, reçoit sous sa plume le surnom de « Pieux » (Pius). Or, dans les Gesta Francorum regis Philippi magnanimi composés du vivant du roi, après la bataille de Bouvines, Guillaume le Breton, écrit :

« Louis le Pieux régna à la suite de son père, Louis le Gros. A la faveur d’un miracle, Louis le Pieux engendra dans sa vieillesse Philippe le Magnanime qui règne maintenant », etc.[12]

On conviendra qu’il existe une communauté de pensée, exprimée de manière très similaire, entre Guillaume, l’hagiographe de Maurice, et Guillaume le Breton, animés tous deux d’une même volonté de contribuer à la renommée de Philippe Auguste : ainsi leurs écrits respectifs, malgré la disparité de leur volume et de leurs enjeux, apparaissent comme le reflet de l’idéologie royale, telle qu’elle se cristallise à la charnière des XIIe et XIIIe siècles[13]. Ce rapprochement permet-il d’aller plus loin et de suggérer que les deux écrivains homonymes sont en fait un seul et même auteur et que la vita de Maurice de Carnoët doit être en conséquence comptée au nombre des œuvres hagiographiques de Guillaume le Breton[14] ?

 

André-Yves Bourgès



[1] Cette vita est distincte d’un autre texte [BHL 5765], évidemment rédigé en 1225 à l’occasion de l’enquête sur les mérites de Maurice :  André Vauchez, « De la bulle Etsi frigescente à la décrétale Venerabili : l’histoire du procès de canonisation de saint Maurice de Carnoët (+1191) d’après les registres du Vatican », Caroline Bourlet et Annie Dufour (éd.), L’écrit dans la société médiévale. Divers aspects de sa pratique du XIe au XVe siècle. Textes en hommage à Lucie Fossier, Paris, 1993, p. 39, n. 2. Précédé d’un prologue en vers et d’un résumé de la vie de Maurice, le texte en question est un catalogue assez sec des miracles opérés par le candidat à la sainteté avant et surtout après sa mort.

[2] Acta Sanctorum, Octobre, t. 6, p. 378.

[3] François-Bède Plaine, « Duplex vita inedita S. Mauritii, abbatis Carnoetensis ordinis Cisterciensis (1114-1191) », Studien und Mittheilungen aus dem Benedicter und dem Cistercienser Orden, 7e année (1886), p. 157-164.

[4] André Dufief, Les Cisterciens en Bretagne aux XIIe et XIIIe siècles, Rennes, 1997, p. 78 ; Jean-Christophe Cassard, « L’autre saint de Quimperlé : Maurice de Carnoët », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. 128 (1999), p. 321 ; Joëlle Quaghebeur, La Cornouaille du IXe au XIIe siècle. Mémoire, pouvoirs, noblesse, Quimper, 2001, p. 332.

[5] Albert David, Notre-Dame de Langonnet 1136-1936, Paris-Courtrai, 1936, p. 52, n. 1 : « De fait c’est un fragment de panégyrique, qui ne paraît pas antérieur à l’union de la Bretagne au royaume de France ».

[6] François-Bède Plaine, « Duplex vita inedita S. Mauritii », p. 161 : Cadum magnum, quem nomine Britones costaratium vociferant, etc.

[7] Ibidem, p. 158 : In diebus illis, Conanus primus dux Britanniae et comes Richemuntis, monarchiam Britonum possidebat eique praesidebat. Il n’y a aucune raison de suspecter une erreur de l’hagiographe ; d’ailleurs Conan IV n’est évidemment pas numéroté dans les textes contemporains qui l’appellent en général Conanus junior.

[8] Ibid., p. 157 : In illo tempore, quo Ludovicus Grossus, avus Philippi magnanimi, Francorum rex christianissimus, in sceptris agebat, beatus Mauricius, etc.

[9] Ibid., p. 164 : Migravitque [beatus Mauritius] ad Dominum tertio kalendarum octobris anno ab incarnatione Domini, millesimo centesimo nonagesimo primo, regnante christianissimo rege Francorum Philippo magnanimo, Ludovico Pii filio, aetatis suae anno vigesimo sexto, regni vero duodecimo, tunc oppugnante Crucis in obsequio civitatem Accaron corde valido. Plaine croit qu’il y a à cet endroit une lacune et que le texte devait parler de Richard Cœur de Lion : en fait l’hagiographe joue sur les mots et oppose au surnom du roi d’Angleterre, le « cœur vaillant » du roi de France.

[10] John Gillingham, Richard The Lionheart, 1ère éd., Londres, 1978 ; traduction française : Richard Cœur de Lion, Paris, 1996, p. 246.

[11] Dans la dernière décennie du règne de Philippe Auguste les clercs royaux substituent la dénomination regnum Francie à celle de regnum Francorum dans les registres de la chancellerie ; mais « les chartes royales continuent de leur côté à intituler le roi rex Francorum : John Baldwin, The Government of Philip Augustus. Foundations of French Royal Power in the Middle Ages, Berkeley-Los Angeles, 1986 ; traduction française : Philippe Auguste et son gouvernement. Les fondations du pouvoir royal en France au Moyen Âge, 2e éd. s.l. [Paris], 1994, p. 455.

[12] Oeuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, publiées pour la Société d'histoire de France par Henri-François Delaborde, t. 1, Paris, 1882, p. 176 : Ludovicus Pius successit patri suo Ludovico Grosso in regno. Ludovicus Pius genuit quoque per miraculum in senectute sua Philippum magnanimum qui nunc regnat, etc. A noter que l’épithète « magnanime » est employée une soixante de fois par Guillaume le Breton dans les Gesta.

[13] John Baldwin, Philippe Auguste et son gouvernement…, p. 448-495 (« Philippe, le royaume et l’émergence de l’idéologie royale ») ; sur le rôle spécifique joué par Guillaume le Breton, voir Andrew Lewis, Royal Succession in Capetian France. Studies on Familial Order and The State, Harvard, 1981; traduction française : Le sang royal. La famille capétienne et l’Etat, France, Xe-XIVe siècle, Paris, 1986, p. 151-153.

[14] André-Yves Bourgès, Portrait du chroniqueur-poète en hagiographe : l’oeuvre inconnue de Guillaume le Breton (travail en cours).